Une femme traverse l'Histoire argentine
Laura, qui au moment où elle raconte son histoire a un peu moins de 75 ans, parle de sa jeunesse, de l’engagement de son père, de la relation difficile avec sa mère, de la façon dont elle va naturellement s’orienter vers la défense de causes humanistes et de la rencontre avec son mari, un juif d’origine polonaise qui fait des études de biochimie. Elle fait pénétrer le lecteur dans l’Histoire argentine de la deuxième moitié du XXème siècle. En décrivant le contexte historique et social de l’époque et en narrant sa propre trajectoire, elle permet au lecteur de comprendre à la fois sa propre expérience, son angle de vue sur la société de l’époque et à la fois le contexte historique, social et politique, dans lequel s’insère son récit. Son point de vue redonne une part de sa vérité à l’histoire, en lui insufflant de la vie, du vécu individuel, en lui permettant de n’être pas seulement une somme de données factuelles, mais également du ressenti, de la joie et de la souffrance, de la vie et de la mort. Le récit de l’histoire de Laura fait partie d’un ensemble de tentatives pour inscrire dans la mémoire collective argentine cette période douloureuse de son Histoire.
Le travail de Claude Mary, correspondante pour le journal Libération à Buenos Aires, commence en 1996, lorsqu’elle rencontre Laura Bonaparte au siège de l’Association des familles des disparus et détenus pour raisons politiques. La manière dont se déroule leur rencontre et dont la relation d’enquêteur à enquêtée se met en place ne nous est pas dévoilée. On sait simplement que ce travail a été traversé par des moments difficiles, notamment lorsque Laura s’est fait casser le poignet lors d’une manifestation, ou de moments de joie lors d’un retour récent dans le pays où elle s’était exilée, le Mexique. L’auteur nous présente la personne dont elle a recueilli les souvenirs : une femme âgée, qui fait partie des Mères de la place de Mai, qui a eu quatre enfants, travaillant comme psychanalyste et dont la vie est celle d’une femme engagée. La vie de Laura a basculé entre 1975 et 1977, période durant laquelle elle va perdre deux filles, un fils et leurs conjoints, ainsi que le père de ses enfants.
Si vous n’avez pas lu ce récit et que vous comptez vous y plonger, arrêtez votre lecture, car le reste de ma fiche est une synthèse de l’ouvrage.
I. Avant la tragédie
Le cocon familial
Laura Bonaparte naît dans la région d’Entre Ríos en 1925, région située entre les fleuves Paraná et Uruguay, dans la ville de Paraná, capitale provinciale. L’un de ses arrière-grand-pères était corse et s’est installé dans cette région après des études à Paris pendant lesquelles il avait connu une célèbre figure argentine, fondateur de l’école laïque et des forces armées, devenu président en 1868 : Domingo Faustino Sarmiento. Tous deux faisaient partie d’une loge maçonnique. Le grand-père de Laura était également franc-maçon, libre penseur et anticlérical, devenu journaliste puis député et ayant participé à la formation à la fin du XIXème siècle de l’Union Civique Radicale, l’un des plus importants partis politiques argentins. Du côté de sa mère, ses ancêtres sont, d’après elle, des « criollos », descendants de conquistadores espagnols, qui ont participé à l’Histoire argentine. Enrique Martinez, l’un de ses arrière-grand-pères, du côté de sa mère, a lutté contre les invasions anglaises du début du XIXème siècle et a participé ensuite à la campagne de San Martin, avant d’être nommé général de la Cuenca de la Plata. Elle revendique cet héritage familial et s’en est visiblement fortement imprégné :
« Sans être riche, ma famille, qui possédait quelques terres, avait une bonne situation économique, des gens qui en tout cas, ne s’étaient pas dérobés dans toute cette lutte pour construire l’Argentine, ou du moins pour en faire un pays meilleur ». (p.23)
Son père, dont elle parle beaucoup, a été docteur en droit avant d’épouser une femme d’une famille très bourgeoise. Il est d’abord fonctionnaire de justice à Concordia, puis juge de la Cour suprême d’Entre Ríos. C’est à ce moment qu’a lieu l’emménagement dans une maison spacieuse à Paraná. Laura est la quatrième fille. Elle a un rapport assez difficile avec sa mère. Elle reçoit souvent de sévères corrections d’une femme qu’elle décrit comme stricte, avec une éducation religieuse et très attachée aux bonnes manières.
Dans la première partie de son récit, Laura revient longuement sur son histoire familiale. Elle parle de son grand-oncle qui a participé à la « campagne du désert », campagne pendant laquelle des milliers d’Indiens ont été persécutés, tués ou asservis. Elle se rappelle du choc qui a été le sien lorsque sa grand-mère lui a raconté que son frère lui avait offert une petite fille indienne comme on offre un objet. Son histoire de famille est étroitement liée à l’histoire du pays et Laura nous conte l’évolution de la situation de l’Argentine parallèlement à son récit.
Elle raconte comment les terrains pris aux Indiens, immenses et fertiles, ont été exploités et ont permis à l’Argentine de connaître un important essor économique à la fin du XIXème siècle. Les principaux bénéficiaires ont été les riches familles traditionnelles, propriétaires de domaines, et une partie des hauts chefs militaires qui avaient participé à la campagne à qui quelques hectares ont été offerts. Selon Laura ce lien entre oligarchie foncière et l’armée, réactionnaire et antipopulaire, expliquera plus d’un coup d’Etat à venir.
On sent dans les propos de Laura que son père a été son modèle. Celui-ci s’est beaucoup investi dans l’institution judiciaire, créant un code de procédure pénale à la demande du gouverneur de la province, réformant la prison pour en faire plus qu’un lieu d’enfermement, un lieu d’isolement. Son père était en quelque sorte un avant-gardiste.
« C’étaient les années 30 et j’ai pris conscience plus tard qu’il s’agissait de conceptions très avancées pour l’époque. » (p.33)
Toujours parlant de son père, elle nous explique comment il les a chargées, elles et sa soeur aînée, d’apprendre la lecture et l’écriture aux condamnées, bénévolement, faute d’argent pour payer des professeurs.
« Ce fut mon premier engagement dans la défense des droits de l’homme. J’avais seulement treize ans. » (p.34)
Le père de Laura lit le français, s’inspire des idées de Jean-Jacques Rousseau sur la bonté naturelle de l’homme. C’est ainsi qu’il autorise les condamnés qui ont une bonne conduite à sortir de l’établissement du vendredi soir au lundi, mesure facilitée par le relatif isolement de la région entre les deux fleuves que sont le Paraná et l’Uruguay. Il emmène sa fille à ses côtés dans certains quartiers pauvres pour la sensibiliser aux injustices sociales. Son engagement s’est également manifesté à l’encontre de l’institution religieuse puisqu’il a fait supprimer tous les crucifix habituellement suspendus dans les écoles et les lieux publics.
L’Europe était au coeur des préoccupations familiales : Mussolini, Hitler, la guerre civile espagnole. Laura se souvient que sa mère et les deux employées de maison participaient à un mouvement de solidarité avec les alliés en cousant des chemises destinées à être envoyées en Europe. Elle s’est intéressée rapidement aux lectures de son père, elle cite Erasme, Dante ou encore Marx.
Laura fait un retour en arrière dans l’histoire de son pays et présente les moments qui l’ont marquée dans l’histoire politique de l’Argentine du XXème siècle, notamment la victoire d’Hipolito Yrigoyen de l’U.C.R. en 1916, qui marque l’avènement du premier président élu au suffrage universel et la « revanche du peuple [...] face à une oligarchie qui engrangeait de scandaleux bénéfices ». Elle raconte également l’arrivée au pouvoir de Juan Perón, au sein d’un groupe d’officiers nationalistes, partisans de l’Axe, qui organisent un coup d’Etat militaire en 1943. Cet événement a eu des conséquences directes dans sa vie familiale, puisqu’au Paraná les militaires se sont emparés du palais du gouverneur et ont fait arrêter tous ceux qui s’y trouvaient, dont le père de Laura.
Les revenus de la famille sont réduits à néant et Laura se voit obligée de travailler en tant que vendeuse dans un grand magasin. Une fois sorti, son père quitte son poste, contestant la légitimité des militaires au pouvoir. Laura s’investit dans la lutte syndicale. Elle est renvoyée à deux reprises à cause de son engagement actif. Puis elle côtoie le Parti communiste avant de s’y engager, malgré l’interdiction de ce parti depuis 1936. S’identifiant aux troupes russes qui ont lutté contre les nazis à Stalingrad, elle compare le nazisme au pouvoir autoritaire argentin, qui a dissout les partis politiques, imposé l’éducation religieuse dans les écoles et réprimé les intellectuels. Elle fait son premier discours à dix-huit ans (devant huit mille personnes) avant une manifestation dans laquelle une altercation avec la police l’amène à prendre conscience de la violence policière.
L’appui des syndicats gagné par Perón déplaisait à Laura, mais le dogmatisme du Parti Communiste la fait fuire. L’opposition de son père à la dépendance de la justice vis-à-vis du pouvoir en place amène ce dernier à la démission. Ce dernier devient avocat mais récuse l’attitude des juges qui portent l’écusson péroniste et va se retrouver rapidement en prison.
Chez une ancienne camarade de collège, juive, Laura rencontre son futur mari, Santiago, issu d’une famille juive chassée d’Ukraine qui après des études de biochimie, ouvre un institut de radiologie puis plus tard une pharmacie.
L’installation difficile à Buenos Aires
Laura s’installe à Buenos Aires avec Santiago. C’est une période difficile qui s’ouvre. Elle tombe enceinte assez rapidement, mais son premier bébé meurt d’une toxicose peu après sa naissance. Elle se sent seule dans sa douleur, ne connaissant personne dans la capitale mis à part son frère. Après une seconde grossesse elle accouche de Luis et la famille emménage dans une grande maison dans la banlieue où son mari a installé un laboratoire et une pharmacie. Quatre enfants vont naître : Aïda, Leonora, Victor et Irène. Le climat politique est mouvementé, mais avec la crise économique qui touche l’Europe, Perón entreprend de développer l’industrie nationale, en utilisant la vaste classe moyenne argentine, formée en grande partie d’immigrants européens et en orientant sa politique vers les classes populaires. Laura parle des acquis sociaux des ouvriers mais aussi de la réorganisation des syndicats dont Perón a cherché à prendre le contrôle. Son mari est militant au Parti Socialiste qui participe à l’Union démocratique, alliance de partis opposés à Perón. Laura participe aux manifestations péronistes et les décrit comme étant impressionnantes. Cependant, elle n’admet pas certaines dérives autoritaires et totalitaires du péronisme, notamment dans le domaine éducatif et dans la presse, pratiques qui s’accentuent selon elle après la mort d’Evita, en 1952.
Laura Bonaparte raconte la chute du régime de Perón, la stagnation de l’industrie, la perte du soutien de l’Eglise. Le 16 juin 1955, la maison présidentielle a été bombardée par les militaires décidés à faire tomber Perón. Ce qui l’a marquée c’est que les noms et les lieux de sépulture des trois cent victimes civiles aient été cachées par les militaires. C’est, selon elle, le « début de la répression intitutionnelle » (p.58). En septembre 1955, l’exil de Perón aboutit à un nouveau régime militaire, qui interdit toutes les marques visibles du péronisme et contribue par là-même à leur idéalisation par le « peuple ». C’est à ce moment-là, alors qu’elle a trente-quatre ans, que Laura décide de reprendre ses études (elle avait arrêté à la fin de ses études secondaires). Elle étudie la psychologie. Elle se souvient notamment de son cours de littérature avec Borges, célèbre poète argentin. Sa relation avec son mari se détériore et ils décident ensemble de partir six mois en Europe. A son retour, Laura retrouve son père très malade et ce dernier décède. Elle continue ses études et se forme à des techniques psychanalytiques qui vont l’amener à se spécialiser dans le test de Rorschach, ce qui lui permet de travailler dans un hôpital avec des enfants psychotiques et de devenir ensuite formatrice. Elle travaille ensuite pendant un an dans un cabinet de consultants en restructuration d’entreprises, au titre d’experte du test de Rorschach.
En 1958, les militaires organisent des élections qui sont remportées par Frondizi, de centre gauche, soutenu par Perón depuis son exil. Poussé à la démission, Frondizi est relayé par Illia, radical élu en 1963. En 1966, les militaires reprennent le pouvoir. Le général Ongania dissout le Congrès et les partis politiques, pendant que la presse et les manifestations culturelles sont étouffées. Le 29 juillet, violant la loi d’autonomie des universités, les militaires interviennent dans les facultés, brutalisant et délogeant des étudiants et des professeurs. Le 29 mai une révolte éclate à Cordoba. Jusqu’en 1975, la tension sociale est très importante.
Les enfants de Laura s’imprègnent de cette atmosphère et fréquentent des enfants de classe moyenne et de centre gauche. Luis, l’aîné, va servir d’exemple aux autres et va reproduire la tradition familiale. A treize ans, il est secrétaire du Centre des lycéens, lieu de rencontres de milieux protestataires; à dix-huit ans il est engagé dans un « groupe de gauche à tendance marxiste-léniniste, antistalinien ».
Pendant cette période, Laura travaille dans l’hôpital polyclinique de Lanus, créé sous Perón et situé dans une zone très pauvre. Elle découvre la misère sociale des « villas miserias », dans lesquelles elle va intervenir directement. Les populations qu’elle doit aider sont abandonnées par les autorités et même, pendant le régime militaire, souvent exclues des terrains qui sont récupérés. Laura aide des gens marginalisés et permet illégalement à des personnes sans papier et sans ressources de bénéficier de soins. Elle côtoie des gens engagés, professeurs, historiens, intellectuels, motivés par le contexte international : «la révolution cubaine, Che Guevara, la victoire du socialiste Salvador Allende au Chili, la mobilisation contre la guerre du Viêt-nam ». Dans ce contexte, son fils, Victor, se prolétarise et sa fille, Noni, donne des cours dans les bidonvilles, pendant que Luis participe à la « C.G.T. des Argentins », centrale syndicale dissidente. C’est au début des années soixante-dix que commence l’émergence de groupes armés : l’E.R.P. (Ejercito RevolucionaRío del Pueblo) branche armée du P.R.T. (Parti Révolutionnaire des Travailleurs) d’origine trotzkiste et le groupe Montoneros influencé par les idées péronistes. Ces groupes s’illustrent dans des attaques de banques ou des bureaux de multinationales, l’enlèvement d’hommes d’affaires contre rançon ou encore l’assassinat de hauts responsables de la police et de l’armée.
Laura raconte qu’elle a connu un militant des F.A.P. ( Forces Armées Péronistes) dans les bidonvilles, qu’elle a assisté à plusieurs réunions malgré le fossé social qui la sépare des autres participants, et qu’elle a contribué à deux de leurs actions violentes, pour soigner les blessés, ce qui l’a dégoûtée définitivement de la violence armée. En 1970, elle se sépare de son mari. A l’hôpital, elle est désignée responsable de la salle de psychopathologie des femmes. Un peu plus tard, Laura s’éprend d’un homme d’affaires argentin, Ernesto, d’origine suédoise.
II. Les années tragiques
A partir de 1972, les enfants de Laura s’engagent plus que jamais dans l’action politique. Noni et Victor militent à l’E.R.P. . Irène est maquettiste du journal du P.R.T. . Luis travaille pour une agence de presse liée aux mouvements de gauche latinoaméricains, Prensa Latina, et se consacre à l’activité syndicale. Tous rentrent dans la clandestinité. Laura, elle, forme des stagiaires à l’hôpital, participe à des débats ou des conférences. Elle ne milite plus aussi activement mais continue d’aider des gens dans les villes. Les tensions s’accroient ainsi que les actions armées. La répression illégale (enlèvements, tortures, exécutions) s’organise avant le coup d’Etat de 1976. Laura fait accueillir des militants à l’hôpital pour les faire soigner, en leur interdisant de parler de leur action. Elle constate que certains blessés ont subi des tortures et beaucoup souffrent de troubles psychologiques du à la violence d’actions auxquelles ils n’étaient pas préparées. En 1972, des élections sont organisées. Perón revient en Argentine mais ne pouvant se présenter, c’est Hector Campora qui a été élu. La première réunion autour de Perón termine en fusillade entre factions opposées. Laura souligne que les dizaines de tués ne seront jamais identifiés.
A cette période elle affronte une épreuve douloureuse, la perte de l’homme avec qui elle vit, Ernesto, mort d’une hépatite. Elle se sépare définitivement de son mari et apprend par la même occasion que celui-ci avait une double vie depuis longtemps. Perón est élu après la mort de Campora, et c’est sa femme Isabel, qui assurera la présidence à sa mort, en 1974. La répression s’accentue, les arrestations, les enlèvements et les tortures commencent. Les forces armées interviennent pour réprimer les groupes subversifs, notamment les étudiants, les travailleurs sociaux et les journalistes engagés dans les mouvements révolutionnaires.
Luis échappe à une tentative d’enlèvement et décide de partir Venezuela. Ses frères et soeurs veulent rester. Les événements tragiques commencent le 24 décembre 1975, après une attaque de l’E.R.P. contre une caserne. La répression est terrible et Noni est embarquée par les militaires le lendemain. Laura entreprend des recherches actives, contacte des hommes politiques, fait appeler les commisariats, sans succès. Elle arrête toute activité pour se consacrer à ses recherches. Un juge de La Plata la contacte pour lui dire qu’il est en mesure de lui remettre la main de sa fille. La vie de Laura bascule et elle va tout tenter pour retrouver le corps de sa fille. Elle va même intenter un procès aux commandants en chef des forces armées malgré les risques qu’elle court. C’est Santiago qui se propose pour recevoir son courrier. Elle rencontre un commissaire qui finit par lui dévoiler l’emplacement de la fosse commune où se trouve sa fille, dans un cimetière. Elle n’a pas la force de rentrer dans le cimetière, d’où se dégage une odeur épouvantable.
Le 24 mars 1976 a lieu le coup d’Etat militaire qui annonce le début des « années noires ». Adrian, le mari de sa fille Noni, est assassiné en pleine rue. Laura part pour le Mexique, pour réconforter Luis, dépressif. Elle ne remet pas les pieds en Argentine jusqu’à la fin de la dictature. Elle retrouve la famille de Luis dans un hôtel d’immigrants où se sont réunis les réfugiés argentins. Du Mexique elle apprend la séquestration de Santiago et la fouille de son propre appartement. Ses enfants lui déconseillent de revenir en Argentine mais elle se rappelle que cette situation d’exil la faisait énormément souffrir. Une amie cubaine l’héberge chez elle et Laura se réinsère en côtoyant des mères mexicaines (« les mères de Tlatelolco » et le « Mouvement des mères mexicaines ») qui ont vécu des expériences similaires à la sienne, en 1968, lorsque leurs enfants se sont faits tuer lors des manifestations étudiantes.
Elle reprend son métier de psychologue, en accueillant des patients chez son amie puis dans le Centre médical de la ville de Mexico et elle travaille ensuite dans l’Institut de psychanalyse comme formatrice de groupes thérapeutiques. Amnesty International la soutient dans sa lutte. Laura reproche aux militaires nord-américains d’avoir influencé les politiques nationales latinoaméricaines en formant les militaires de ces pays à la doctrine de la « sécurité nationale », doctrine qui pousse à traquer l’ennemi intérieur, à savoir le communisme. Elle cite les exemples du Salvador et du Guatemala dans lesquels les mouvements révolutionnaires ont subi des répressions meurtrières. Laura participe à l’accueil de réfugiés de ces pays d’Amérique centrale dans le cadre de l’action d’Amnesty International.
Cette période de fuite en avant, de tentatives d’oublier la douleur qui l’anime, va être interrompue par une succession d’événements destructeurs. En mai 1977, sa fille Irène et son beau-fils Mario sont séquestrés. Leurs enfants sont laissés sains et saufs. Laura perd également tout contact avec son fils Victor et apprend le décès de son frère, d’une maladie. Hugo, le fils de Noni, orphelin, est amené à Mexico en novembre 1977 par son grand-oncle. Laura a 52 ans.
Elle se souvient aujourd’hui de sa souffrance, de la souffrance de toutes les mères à qui on raconte toujours la même histoire, que leurs enfants sont morts au cours des affrontements avec les forces de l’ordre, sans pour autant leur remettre le corps des victimes. Les procédures judiciaires sont inefficaces, la personne recherchée étant introuvable.
Laura raconte comment une solidarité est née progressivement entre les mères et comment l’une d’elles, Azucena Villaflor, en avril 1977, a initié le mouvement des Mères de la place de mai en organisant la première manifestation de mères, réunissant une quinzaine d’entre elles. Elles portent un lange de leurs enfants, qui deviendra plus tard un foulard blanc. Le mouvement est rapidement infiltré, par Alfredo Astiz, et le 8 décembre 1977 un commando intervient à la fin de la messe. Quatorze personnes sont enlevées dont deux mères. Le lendemain, Azucena Villaflor ainsi qu’une religieuse sont enlevées à leur domicile. Un écho international succède à cette affaire.
Entre 1976 et 1978, Laura nous raconte que les disparitions ont été très nombreuses, touchant les militants politiques et les syndicalistes, les prêtres, les intellectuels, les journalistes, les avocats, et tous ceux qui se trouvaient dans leurs carnets d’adresses.
Laura, elle, continue de lutter. Avec d’autres parents de disparus, elle fonde le COSOFAM (Comité de solidarité avec les familles). Leur action consiste notamment à faire des grêves de la faim. Les Mères de la place de mai restent distantes à leur venue au Mexique par peur des représailles. Parallèlement, les politiciens de gauche condamnent la frange « dure » du corps militaire tout en condamnant également les guerilleros, accusés de freiner le rétablissement de la situation. En 1978, Laura participe à la première tournée en Europe avec Amnesty International pour dénoncer la dictature argentine. La disparition est qualifiée par l’organisme comme une nouvelle catégorie de délit, en tant que torture permanente pour la famille de la victime. En 1982, elle apprend la disparition définitive de Victor.
Dans la dernière phase de son exil, Laura s’engage à nouveau en collaborant avec une organisation oecuménique dont elle a fait connaissance lors d’un voyage aux Etats-Unis, organisme qui lutte pour protéger les réfugiés d’Amérique centrale. Elle part au Mexique, à la frontière avec le Guatemala, et au Salvador. Elle se charge de secourir, de donner des cours de médecine ou encore de recueillir le maximum de témoignages prouvant les exactions commises, afin d’obtenir le soutien économique d’organismes de défense des droits de l’homme. Elle se rappelle avoir été horrifiée par une misère dont l’ampleur lui était étrangère. Elle dit avoir gardé contact avec les religieux qu’elle a côtoyés. Ceux-ci continuent d’aider les mexicains qui veulent passer aux Etats-Unis mais l’organisation a été démantelé depuis longtemps par la C.I.A. .
Son intégration au Mexique s’est concrétisée par l’emménagement dans un appartement spacieux avec son petit-fils. Elle se souvient que ce lieu était le lieu de passage de ses petits-enfants mais aussi de réfugiés du Guatemala et du Salvador ainsi que de féministes étrangères ou des collègues de l’Institut de psychanalyse. Sa survie a également été soutenue par les paroles, les lettres, notamment celles du célèbre écrivain Julio Cortázar (qui a écrit un conte à partir de l’un de ses témoignages publiés dans El pais en 1979) avec qui elle est devenue amie à l’époque de son engagement en faveur de la révolution nicaraguayenne.
Mais cette période va s’achever avec la fin du régime qui sévit en Argentine. Laura nous décrit la situation critique qui touche son pays natal, situation en partie imputée au libéralisme économique de la dictature. La crise financière aboutit à une dévaluation de la monnaie et à des manifestations de travailleurs. Dans un dernier sursaut et pour tenter d’améliorer leur popularité en crise, les forces armées lancent une offensive militaire dans les Iles malouines afin de récupérer l’île occupée par les anglais depuis 1833. Les militaires envoient des centaines de jeunes appelés, non préparés, la plupart pauvres provinciaux, face à une armée britannique puissante. L’échec contraint les militaires à organiser des élections en 1983. C’est à ce moment-là que Laura rentre en Argentine, accompagnée de deux membres du Comité contre la torture. Elle reste le temps de participer à la Marche aux Portraits organisée par l’association des Mères. Elle y retournera définitivement une fois le nouveau président élu, Raul Alfonsin, de l’Union Civique Radicale. Elle assiste à l’ouverture des fosses collectives. Cet événement, relayé par les médias, va être le début d’une reconnaissance collective des atrocités commises. Les corps, jetés pêle-mêle, avaient été démembrés. Certaines parties manquantes confirmaient la tentative de masquer les preuves des tortures et la manière dont les victimes avaient été exécutées.
Un de ses anciens patients lui raconte comment son père, qui était fossoyeur, avait été utilisé par les militaires pour creuser des trous avec ses collègues et comment il avait assisté à des exécutions. Celui-ci en était ressorti traumatisé. Laura reproche à la presse d’avoir médiatisé davantage l’horreur que les coupables, ces derniers profitant de l’ambiance de dégoût collectif pour demander de tourner la page et d’arrêter les exhumations. Le « document final » concrétisait la tentative de faire oublier la période passée en reconnaissant certains excès tout en soulignant la victoire contre la subversion. Ce texte contient un décret d’autoamnistie de tous les militaires. Le gouvernement d’Alfonsin annule ce décret. Une commission d’enquête est mise en place, la C.O.N.A.D.E.P. (Commission nationale d’enquête sur la disparition de personnes), présidée par l’écrivain Ernesto Sabato, commission qui a recueilli des milliers de témoignages de survivants et de leurs familles. Un rapport final est rédigé, Nunca más, qui décrit le terrorisme d’Etat exercé et la planification général de la répression, conçue au plus haut niveau des Forces armées.
« Constitués d’officiers, de sous-officiers, de policiers et de civils, ces « commandos » opéraient dans des voitures sans plaques d’immatriculation, les sinistres Ford Falcon vertes. Les enlèvements se produisaient souvent la nuit au domicile des victimes, mais aussi en plein jour, dans la rue ou sur les lieux de travail, en présence de voisins, passants ou collègues [...] les séquestrés étaient conduits dans des centres clandestins, situés dans plusieurs villes. Le Nunca mas en recense plus de 350 : casernes, commissariats, usines, transformés en véritables camps de concentration [...] les tortures physiques, sexuelles et psychologiques furent d’une atrocité incroyable » (p.138).
Nunca mas recense 9000 cas de disparition, mais les organisations de défense des droits de l’homme en recense 30000. Les militaires ont nié les disparitions, sous-entendant que celles-ci étaient à l’étranger, sous un autre nom. En 1979, lors d’une mission de l’O.E.A. (Organisation des Etats Américains) à Buenos Aires, les militaires ont caché un certain nombre de personnes séquestrées dans une île du delta du Río de la Plata. Laura s’emploie à dénoncer ces faits, notamment en présentant ses travaux qu’elle réalise en collaboration avec Amnesty International. Elle nous dit par exemple qu’elle a participé, à Copenhague en 1984, à un colloque de psychiatres et de psychanalystes sur la torture. Le système des disparitions est selon elle « efficace » dans le sens où elle laisse les familles dans l’incertitude et le désarroi, étouffant la protestation sociale et paralysant la société, plongée dans l’angoisse. Ce système tire a subi l’influence, d’après Laura, des militaires français au milieu des années cinquante qui ont enseigné leurs techniques antisubversives expérimentées en Algérie et en Indochine, ainsi que celle des militaires nord-américains qui leur ont transmis la doctrine contre-révolutionnaire utilisée au Viêt-Nam et au Salvador. La méthode des disparitions y a été ajouté par les Forces armées argentines.
En 1985, débute le premier procès à l’encontre de la junte militaire, organisé par le gouvernement d’Alfonsin. Les accusés sont reconnus coupables d’assassinats, de tortures, d’enlèvements et de disparitions. Plusieurs sont condamnés à la prison à perpétuité. Laura raconte qu’elle a vécu son retour en Argentine comme un nouvel exil. Elle entre en contact avec l’Association des familles de disparus et détenus pour raisons politiques (Familiares), selon elle plus politisé que le mouvement des Mères de la place de mai. Elle fait du soutien psychologique auprès des familles et travaille à nouveau à la faculté de psychologie, au bureau d’orientation professionnelle. En 1988, elle est chargée de réformer l’unité psychiatrique d’une prison de la province de Buenos Aires. Elle se souvient que 1987 a été l’année où a été votée la loi sur le divorce et qu’à ce moment elle s’est investie dans une campagne pour le droit à l’avortement.
« Nos corps nous appartenaient. Nous réclamions le droit d’en décider librement. » (p.144)
C’est aussi à cette époque que les anthropologues légistes ont entrepris l’identification des disparus. Laura n’a pas retrouvé les restes de ses enfants. Son ex-mari, lui, a été retrouvé, calciné dans une voiture. Laura raconte les conflits qui animaient les mères dela place de mai à propos des exhumations, car un certain nombre d’entre elles réclamaient leur enfant en vie. Certaines des Mères fondent alors l’association des Mères de la place de mai « ligne fondatrice », groupe que rejoint Laura en 1986 afin d’aller contre la volonté des militaires qui cherchent à anonymer les disparus.
« En restituant leurs noms, nous retrouvons une partie de l’histoire. » (p.147)
L’action menée permet non seulement de reconstituer l’histoire mais également de la pérenniser sous la forme de lieux de mémoire. Une plaque de granit avec les noms des personnes tuées lors de l’expédition à l'origine de la mort de la fille de Laura est apposé au sur un mur blanc, au milieu d’un carré de pelouse, au fond du cimetière où se trouvait la fosse commune. Ce lieu de mémoire pallie à la carence des souvenirs à la disposition des familles, et notamment au fait que la plupart des photos avaient été détruites par peur.
Les procédures judiciaires se multiplient et de grandes manifestations ont lieu lorsque les militaires réclament leur cessation. Cependant, de manière surprenante, de lois vont être négociées par le président Alfonsin avec les Forces armées, celle de « point final », qui fixe une date limite au dépôt des plaintes et la loi d’ « obéissance due » exemptant de poursuites ceux qui n’ont fait qu’obéir aux ordres. Pour Laura, ces lois reviennent à l’effacement d’une partie de l’Histoire argentine. Trois ans plus tard, le président péroniste Carlos Menem prononce l’Indulto, c’est-à-dire la libération des seuls criminels de la dictature qui ont été incarcérés.
Malgré ces événements et malgré la conjoncture difficile qui place au deuxième plan les événements récents face à des préoccupations d’ordre économiques, les luttes des organismes des droits de l’homme ont continué. En 1995, un militaire, Horacio Verbitsky, publie un livre (Le vol) racontant son histoire de militaire repenti et dénonçant « les vols de la mort » auxquels qu’il a participé et qui consistaient à jeter d’un avion des dizaines de séquestrés, drogués, nus et inconscients, dans le Río de la Plata. Les faits avaient déjà été dénoncés mais il s’agissait de la première confession d’un militaire. Celle-ci fait l’objet d’une disqualification de la part du président Menem. Laura a vécu cet acte comme une révélation ayant rendu leur raison aux Mères, que les militaires s’acharnaient à traiter de folles. Plus tard, d’autres militaires subalternes ainsi que le chef de l’armée de terre ont présenté publiquement une autocritique, mais les hauts gradés, les responsables, ont toujours nié.
L’O.N.U. reconnaît en 1994 la disparition comme un « crime de lèse-humanité ». En 1997, à la suite de disparitions au Honduras, la Cour interaméricaine des droits de l’homme contraint les gouvernements à verser aux familles des victimes une indemnisation lorsque les cas ne sont pas éclaircis. Pour les argentins cette indemnisation a représenté la reconnaissance de la dette de l’Etat. Depuis 1994, la disparition est juridiquement reconnue comme étant une « absence par disparition forcée ». Ajouté à cela, les enfants de disparus sont dispensés de service militaire. Un nouveau lieu de mémoire est érigé en décembre 1997, après un vote du Congrès, en mémoire des «détenus-disparus », au bord du Río de la Plata. Depuis 1996, plusieurs procédures judiciaires ont entamé la réouverture des dossiers sur les disparus, invoquant le droit à connaître son passé ou touchant au problème des bébés nés en captivité et arrachés à leurs parents pour ensuite être donnés à des familles de militaires ou de policiers. En effet ce délit n’est pas couvert par les lois d’amnistie. Plus d’une soixantaine d’enfants ont pu être identifiés par l’intermédiaire de tests génétiques et nombre de ces enfants ont été restitués. Injustement, presque tous les militaires accusés ont été placé en arrêt domiciliaire du fait de leur âge.
La dernière opportunité qui s’offre pour le rétablissement de la justice est la justice internationale, qui considère que les crimes regroupés sous le terme de « lèse-humanité » ne peuvent faire l’objet de lois d’amnistie. L’espagne, dont plus de cinq cents citoyens sont morts sur le sol argentin durant la dictature, a apporté un soutien fort par l’intermédiaire des partis politiques et de la commission des droits de l’homme. En mars, une association de magistrats dépose plainte, ainsi des dizaines d’ex-militaires argentins, sous le coup d’un mandat d’arrêt international, ne peuvent sortir de leur pays. Le juge Garzon s’est également attaqué au plan Condor, qui assurait la coordination entre plusieurs dictatures latinoaméricaines. Ainsi, Augusto Pinochet, dictateur chilien, a été arrêté lors d’un voyage à Londres, puis extradé en Espagne. En 1990, Astiz, responsable de la disparition de deux religieuses d’origine française, est condamné à perpétuité, par contumace. En France, en Suède, en Allemagne et en Italie, des procédures sont en cours pour la disparition de ressortissants de ces pays.
En Argentine, le 24 mars 1996, date anniversaire du coup d’Etat militaire, est l’occasion de célébrer une grande journée de la mémoire, avec des débats, des concerts et un grand rassemblement sur la place de mai. L’association HIJOS est créé par les enfants de la génération décimée et vient, selon Laura, pallier à l’oubli qui s’installait dans les familles où parler de l’histoire vécue était tabou. Son petit-fils Hugo, en fait partie. Plus tard, il milite pour un parti politique de gauche. Victoria est devenue journaliste après avoir fait des études de sociologie, tandis que Natalia fait partie de l’association HIJOS de Mexico. C’est par une personne de cette association que Laura va être invitée à participer à une émission de radio animée par un groupe de femmes. Elle va retourner régulièrement dans cette radio, jusqu’à avoir sa propre émission dans laquelle elle raconte des contes.
Laura décrit les « escratches », organisés par HIJOS, qui consistent à dénoncer publiquement les tortionnaires ou leurs complices et prennent la forme de manifestations non violentes, manière de refuser les lois d’amnistie et de maintenir le passé douloureux dans la mémoire collective.
L’Argentine se remet très difficilement de cette période. Le mandat d’Alfonsin se termine sur une grave crise économique et l’élection de Menem en 1989 annonce une période de libération économique à outrance. Celui-ci est réélu en 1995. D’après Laura, les inégalités sociales atteignent leur apogée, des centaines de milliers d’argentins étant exclus du système et l’assistance apportée par les autorités étant basée essentiellement sur le clientélisme politique. A tous ces pauvres vient s’ajouter une nouvelle catégorie issue de la classe moyenne, dispersés dans tous les quartiers, victimes de la dévaluation des diplômes universitaires et de la précarisation de l’emploi. L’indépendance de la justice est récente et la corruption au plus haut niveau a produit une société sans éthique, très individualiste, d’après Laura. Cette dernière continue sa route de militante malgré les souffrances qui l’habitent. Depuis 1998, elle fait partie d’un groupe d’enseignants donnant un cours intitulé : « Vers une pédagogie de la citoyenneté ». Elle dit ensuite qu’elle se sent concernée par l’épreuve traversée par la Colombie, pays dans lequel elle s’est rendue en 1998. Elle exprime également sa sympathie pour les zapatistes, qu’elle a pu rencontrer lorsqu’elle s’est rendue au Mexique à l’occasion du deuxième anniversaire de son arrière-petite-fille Anahi et la naissance sa petite soeur Yael. Laura Bonaparte participe en outre à la création de l’association L.A.S. (Latino America Solidaria) pour soutenir la lutte contre les nombreuse violations des droits de l’homme en Amérique latine.
La femme argentine achève son récit bouleversant par une réflexion sur les mères des disparus, sur le poids qu’elles ont dû soutenir pour tout un peuple, sur les faiblesses, les troubles et les doutes de chacune d’elles, qu’il faut, au regard de son expérience de psychologue, assumer pleinement pour pouvoir continuer à vivre.
« Pour aller à contre-courant de l’oubli, il nous faut retrouver les histoires singulières des disparus, faire apparaître leurs noms, tout reconstituer, fragment après fragment. » (p.155)
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