La récupération d'entreprises en Argentine
En décembre 2001, l’Argentine connaît une grave crise économique et sociale qui plonge dans la pauvreté et le chômage une grande partie de la population . Ce contexte entraîne de nouvelles formes de solidarité et de production de richesses. L’une d’elle a focalisé notre attention : il s’agit du phénomène des « entreprises récupérées », qui a pris de l’ampleur avec la multiplication des faillites d’établissements de production de biens et de services.
Les « entreprises récupérées » peuvent être caractérisées en premier lieu par la situation qui les a vu naître : celle d’un abandon de l’établissement de production par son ou ses propriétaires, ainsi que par tout ou partie du personnel d’encadrement, le plus souvent des suites d’une faillite. Les entreprises récupérées peuvent également être définies par l’organisation du travail particulière mise en place en réponse à cet abandon : l’autogestion, c’est-à-dire la gestion de l’entreprise par les travailleurs eux-mêmes, sur le mode de la coopérative.
En mettant à profit les ressources disponibles et sans prétendre à l’exhaustivité, nous nous sommes interrogés sur la dynamique actuelle de « récupération » et « d’autogestion » d’entreprises en Argentine. II- L’entreprise récupérée et son mode de fonctionnement
1. Typologie des entreprises récupérées
On peut aisément dresser une typologie des entreprises récupérées. Généralement celles-ci appartiennent au milieu de l’industrie, de la petite industrie (assemblage de pièces détachées, fabrication de briques…). Les secteurs de la métallurgie, de la mécanique, de l’imprimerie sont ainsi les plus représentés.
Les productions sont le plus souvent destinées à d’autres industries et non directement aux consommateurs, faute de compétitivité. Il faut toutefois souligner que, loin de se cantonner à la production, ce modèle a également su s’imposer dans des sociétés de services. Parmi celles-ci, l’Hôtel Bauen, à Buenos Aires, dont les salariés ont adopté le modèle coopératif en 2002 (sans occupation, compte tenu de la nouvelle loi en vigueur ), avec l’aide du Mouvement National des Entreprises récupérées.
2. Les caractéristiques de l’autogestion
En dépit de la diversité des situations, on peut dégager certains traits communs dans le mode de fonctionnement et la genèse de ce type d’organisation du travail qui repose sur l’autogestion.
Tout d’abord, l’entreprise autogérée repose sur la codécision et le cofinancement. Les notions de « propriété collective » et de représentativité des salariés sont très présentes dans ce modèle où l’entreprise devient une propriété sociale, sous la forme la plus directe, chaque salarié détenant une part du capital.
L’organisation de l’entreprise est horizontale et non plus pyramidale. Ainsi, généralement, des assemblées de salariés prennent en charge les décisions. D’après la journaliste Cécile Raimbeau, « chaque travailleur y dispose d’une voix ».
En outre, dans de nombreux cas, dont celui de l’usine de carrelage Zanon , il semble que les salaires soient identiques pour l’ensemble des salariés.
Concernant la croissance de l’entreprise, celle-ci dépend des bénéfices de l’activité propre, avec les avantages de l’indépendance mais avec des limites en terme d’investissement, pouvant poser problème dans une économie concurrentielle.
C’est ainsi que l’intervention de l’Etat et des collectivités locales, encore timide, ou bien celle de réseaux solidaires de distribution, similaires à ceux mis en place dans le cadre du commerce équitable, peuvent permettre une réelle assise des coopératives .
3. Un statut juridique encore fragile
Malgré des avancées sensibles, l’incertitude demeure dans le statut juridique des entreprises récupérées, puisque toute récupération, pour être entérinée légalement, doit passer nécessairement par une expropriation prononcée par les pouvoirs publics ou la négociation d’un contrat de location avec le propriétaire.
Avec la réforme de la loi qui règle les faillites (2002), il n’est plus nécessaire pour les travailleurs d’occuper des usines pour obtenir le droit de disposer des biens de production.
La possibilité est par ailleurs ouverte de « céder la continuité de l’exploitation des entreprises en faillite à des coopératives ». Cette possibilité n’implique cependant pas nécessairement la récupération de l’entreprise par les travailleurs, la loi n’étant pas claire sur la priorité à donner à la réactivation de l’entreprise sur la liquidation ou la revente à de nouveaux investisseurs .
Si elles sont juridiquement fragiles, les entreprises récupérées pourraient à l’avenir se consolider en se soudant autour d’un mouvement politique ou bien encore par l’intermédiaire d’un soutien institutionnel élargi. C’est ce que nous allons tenter de mettre en évidence.
III - Enjeux politiques locaux, nationaux et régionaux
1. De la démocratie en entreprise à la naissance d’un mouvement politique ?
Comme nous l’avons déjà précisé, l’autogestion, telle qu’elle est pratiquée en Argentine dans le prolongement des récupérations d’entreprise, n’est pas née d’une doctrine politique dont l’objet serait de renverser un mode d’organisation du travail.
En d’autres termes, les idéologies marquées à gauche, inspirées du marxisme voire de l’anarchisme, ne sont pas à la base de ces constructions, même si elles ont pu chercher à s’y immiscer. Les ouvriers qui ont pu s’organiser, avaient pour but premier la défense du droit au travail.
En revanche, le système de participation directe à la prise de décision dans l’entreprise, l’organisation horizontale -et non plus pyramidale- du travail, ont favorisé une politisation des salariés. Dans la pratique quotidienne de la gestion et des responsabilités, ces derniers ont mis en pratique la démocratie participative et ont peu à peu construit un discours adapté à leur nouvelle position.
En clair, cette autogestion est susceptible d’entraîner une nouvelle conceptualisation de ce qu’est la politique à travers le pouvoir de décision conquis par les salariés.
Lors des élections municipales d’août 2003, plusieurs candidats, affiliés ou non à des mouvements de fabriques récupérées, se sont présentés sur diverses listes électorales . Parmi les évolutions possibles du phénomène en cours, on peut penser qu’un mouvement politique se forme et que naisse de véritables partis politiques fédérateurs.
Selon José Abelli, l’un des fondateurs du Mouvement National des Entreprises Récupérées, « nous n’avons pas encore la force, ni la capacité pour construire un parti politique mais nous rêvons, qu’avec le temps, les travailleurs puissent confluer dans une expression majoritaire, du style du Parti des Travailleurs au Brésil.
Mais aujourd’hui les partis politiques ne nous représentent pas et nous n’allons pas restés les bras croisés » .
2. La mise en place d’une organisation au niveau régional
D’un point de vue plus large, c’est aussi au niveau régional que peut se renforcer le modèle de la récupération d’entreprise par l’autogestion. Les 27, 28 et 29 octobre 2005 s’est déroulée à Caracas la Première rencontre latino-américaine d’entreprises récupérées. Celle-ci a regroupé des délégations de près d’une dizaine de pays latino-américains, dont le Venezuela, le Brésil, l’Uruguay, le Paraguay et l’Argentine.
Plus de 200 entreprises récupérées étaient représentées ainsi que les centrales syndicales de divers pays, dont la Centrale des Travailleurs Argentins . Des délégations gouvernementales étaient également présentes, ce qui n’a d’ailleurs pas été sans créer de conflits d’intérêt entre les différentes parties . 59 entreprises argentines ont participé à l’événement, signant un peu plus de la moitié des 75 accords adoptés, dont l’objectif est de développer des stratégies communes dans le transfert de technologie, d’échange de compétences, de formation, d’échanges commerciaux et d’approvisionnement en matières premières.
Cette rencontre internationale, d’un point de vue politique, constitue un symbole et confère une légitimité plus grande à un modèle économique encore marginal.
D’une situation de crise est né un type d’entreprise modelé par la nécessité immédiate. La mise en place et la perpétuation de celui-ci a été permis par la mobilisation de travailleurs, largement soutenus par une partie de la population et décidés à revendiquer leur droit au travail. Au prix de confrontations avec l’Etat et la justice, le modèle de l’entreprise récupérée et autogérée a fini par acquérir une légitimité sociale puis, de manière plus tangente, juridique.
Si l’organisation autogérée a montré son efficacité dans de nombreux cas, à travers un modèle de prise de décision et de financement collectif, sa viabilité, notamment sur le plan juridique, n’en demeure pas moins précaire. En outre, d’un point de vue économique, l’entreprise autogérée reste sujette aux lois du marché et de la concurrence, loin de lui être favorables.
Les nouveaux enjeux que le phénomène implique sur le plan politique, en permettant une participation citoyenne active, peuvent éventuellement encourager les collectivités locales et l’Etat, mais aussi la région sud-américaine, qui traverse de profonds changements politiques, à jouer un rôle déterminant dans l’avenir des entreprises récupérées, notamment en Argentine, où le retour de la croissance économique pourrait permettre un soutien d’ordre financier à un modèle d’entreprise encore fragile. Toutefois, on ne peut pas exclure qu’une fois son assise consolidée, l’actuelle équipe gouvernementale argentine durcisse sa politique à l’égard d’entreprises qui se sont installées dans un climat de fragilité institutionnelle.
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