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De Buenos Aires en passant par Caracas



Eté 2005


e 29 juillet, un avion me dépose dans la ville de Caracas pour un peu plus de deux semaines. J'essaierai de vous transmettre des impressions éparses et subjectives  sur la capitale tropicale et sur les autres régions que je pourrais éventuellement visiter.
Le 16 août, je m'envole vers l'Argentine. Mon séjour commence par le concert qui signe le retour de deux grands musiciens, le guitariste Tomas Gubitsch et le pianiste Osvaldo Caló (c'est pas pour rien qu'on partage le même nom), partis résider en France à la fin des années 70, lors d'une tournée en Europe avec le fameux Astor Piazzolla.

Arrivée à Caracas
Ca y est. J'y suis. Je commence à me remettre d'une grosse fatigue due à des problèmes intestinaux loin d'ètre bénins. Lors de mon arrivée le spectacle a été grandiose. Une nuit étoilée de dizaines de milliers de lumières fixées dans la vallée, que j'imagine accrochées a de petites maisonnettes. Impressionnant.
Mon taxiste me fait la conversation. je lui demande ce qu'il est de son pays. "Cela dépend de quel côté on se trouve, si on a du travail ou pas".
A ce moment-là, Caracas est une énorme ville plongée dans le noir que je ne connais pas encore. L'arrivée est carnavalesque, je sors plusieurs fois du taxi pour tenter de trouver l'adresse inconnue du brave monsieur qui me conduit. De retour dans la voiture, à un coin de rue, une jeune fille, vêtue de rose nous interpelle : "salut amor", me lance-t-elle avant de demander un $ que je lui donne sans broncher.

Premier week-end à Caracas
Les deux premiers jours seront dediés à la découverte de la grosse ville. Le garde m'ayant déconseillé de m'aventurer seul de nuit, je fais ma première sortie au petit matin. En guise de petit déjeuner, je croque dans une empanada au fromage. Deux Vénézueliens me font la conversation, dont une jeune fille fort sympathique d'origine française, étudiante en littérature a l'université centrale. Nous faisons connaissance. Les nouvelles mises en garde s'avèrent justifiées. Alors que je discute avec un vendeur de livres amateur de politique, au milieu des multiples stands oú l'on peut trouver un nombre incalculable de babioles, un magicien fait disparaître les quelques milliers de bolivars (pas plus de 3 euros, rassurez-vous) de ma poche.
La suite du programme du week-end se résume en une poignée de visites. Tout d'abord la galerie nationale d'art et le musée des beaux arts qui offre un étage à l'exposition de cubistes (une toile et un croquis de Picasso), le tout pour la modique somme de... 0 euros.
Le Dimanche je visite le quartier historique, autour de la place Bolivar et le lundi je m'envole en télépherique jusque sur les cimes nuageuses des sommets qui entourent la ville, que j'évalue encore bien plus grande et plus élevée que je ne le pensais.


Panorama de Caracas



Mardi 3 août
Mardi soir, après une visite de l'Université centrale et de la maison reconstituée du libérateur du joug de l'envahisseur européen, Simon Bolivar, me voilà en route pour Merida, ville coloniale juchée dans les montagnes andines. Une anglaise sympathique de l´hôtel a pris le même bus que moi et nous partageons nos émotions et expériences. Elle vient de Bolivie ou elle a dirigé une mission religieuse dont l´objectif était de construire un orphelinat.

Mercredi 3 août
Après avoir, chance incroyable, obtenu les dernières chambres de la ville, surchargée de touristes en cette période estivale, nous nous lançons dans la découverte du centre. L´inévitable Place Bolivar trône au milieu de la cité aux murs de couleurs vives, roses, verts, violets, etc... La folie de Caracas est déjà bien loin.



Marchand de fruit coloré de Mérida



Jeudi 4 août
Journée d´aventure, puisque nous avons réservé nos places pour faire du canyoning. Des guides d´une grande gentillesse nous mènent au coeur de la fôret qui couvre les versants andins, très ensoleillés. Nous nous prenons pour Tarzan en nous accrochant au lianes et entreprenons la descente en rappel en plein coeur des chutes d'eau dont la hauteur augmente au fur et à mesure de notre avancée, la dernière défiant notre calme apparent avec ses 35 mètres de parois glissantes baignées d´un puissant flot de liquide. De magnifiques papillons croisent notre escapade. On oublie tout dans ces moments-là.

Vendredi 5 août
Journée d'un nouveau départ. La caractéristique majeure de ce voyage semblant être l'improvisation, la bonne entente avec ma coaventurière m'incite à la suivre dans sa route. Nous partons en direction de la plage, à Puerto Colombia, à quelques centaines de kilomètres à l'ouest de Caracas, sous les cocotiers. Cependant nous sommes encore loin d'être arrivés. Durant la matinée, encore à Merida, nous avons observé le joli panorama offert par le long téléphérique qui conduit, en quatre étapes, jusqu'au plus haut sommet du Venezuela, un peu moins élevé que le Mont blanc si je ne me trompe pas. L'après-midi nous goûtons quelques-uns des centaines de parfums que propose le fameux glacier Corromoto, dont les exploits ont à plusieurs reprises été publiés dans le livre Guinness des records.
Le soir tout se passe comme prévu jusqu'à ce que le car qui nous emmène jusqu'à la ville de Maracay, étape avant Puerto Colombia, s'arrête en plein milieu d'une voie rapide, après qu'un gros "boum" se soit fait entendre. Plusieurs dizaines de minutes passent dans l'obscurité sans que l'on ait la moindre information. Nous finissons par comprendre que l'accident est dû à un trou sur le bitume. Le car semblant être définitivement à l'arrêt nous attendons sur le bas côté puis piquons un somme à l'intérieur du véhicule, dans l'attente d'une rescousse. C'est finalement vers six heures et demi du matin qu'un car voudra bien nous recueillir pour nous rapatrier à Mérida, d'où nous venons. Sacrée nuit!

Samedi 6 août
De retour dans les hauteurs andines nous flânons, lisons, mangeons une bonne pizza puis une nouvelle glace, achetons quelques produits locaux et dormons sur les canapés généreusement mis à notre disposition par "l'hôtel espagnol", qui nous avait déjà réservé un accueil chaleureux avant notre "faux départ".

Dimanche 7 août
Nos billets ont été échangés. Cette fois nous roulons bien en direction de la plage. A Maracay un autre bus nous conduit à Puerto Colombia, petit village de pêcheurs anciennement réputé pour son commerce de cacao. Les cocotiers et la mer des Caraïbes nous accueillent. Nous réquisitionnons un pêcheur qui nous emmène jusque dans une plage secrète sur son bateau à moteur. Les sensations, les sauts de l'engin sur les vagues, les montagnes verdoyantes, les pélicans : l'atmosphère a quelque chose de magique.
Le soir c'est le moment du verdict des élections communales ici au Venezuela. "Quels sont les résultats ?", je demande avec curiosité à la serveuse sympathique du restaurant dans lequel nous avons décidé de nous installer. Peu de temps après ma question restée sans réponse, le verdict tombe sous le feu des klaxons et cris qui remuent la rue.
La serveuse hésite à montrer ses émotions, puis quand elle se sent en confiance esquisse un sourire et des larmes noient ses pupilles lorsque je lui demande si c'est le camp de Hugo Chavez qui a gagné. La politique met en mouvement des émotions très fortes ici au Venezuela, surtout lorsque l'on évoque le "comandante" en chef de la Nation. Cette réaction m'émeut.


Puerto Colombia, petit port touristique des Caraïbes




Lundi 8 août
Après une dernière baignade et un long voyage, je dis au revoir à ma sympathique camarade anglaise devant la gare routière de Caracas et me prépare à affronter de nouveau la dure réalité de l'énorme capitale. Me voici dans mon hôtel, beaucoup plus confortable que le précédent. La chambre dispose d'un téléviseur.

Mardi 9 août
Aujourd'hui débute une série de conférences dans le cadre du XVIème Festival Mondial de la Jeunesse et de la solidarité entre les peuples. De nombreux pays de tous les continents ont envoyé des délégations assister a ce qui est une sorte de Forum Social Mondial de la Jeunesse. Des affiches parcourent la capitale. Ayant le projet d'y assister j'avais récolté quelques informations en France (Merci au Cialn, Comité d'Information sur l'Amérique Latine de Nanterre et spécialement à Manuel pour son soutien). La somme de 200$ requise pour la participation avait freiné mes ardeurs mais je tente tout de même d'aller y faire un tour. Autour et à l'intérieur du grand centre commercial situé non loin du Musée des Beaux Arts, de nombreux jeunes arborent des badges à l'effigie du festival. Après avoir demandé mon chemin j'arrive à rentrer dans l'une des salles. Le thème qui y est développé est celui des droits de l'Homme en Colombie, au Venezuela et à Cuba. Les discours sont engagés, les orateurs venezueliens vantent les mérites de la révolution humaniste en cours dans leur pays. Je discute avec une jeune révolutionnaire venezuelienne puis avec un militant de l'Etat de Lara, un peu plus au Nord au bord de la côte . Ce dernier me donne la carte du député pro-Chavez qu'il soutient, avant d'évoquer brièvement l'histoire récente de son pays. Un peu plus tard, un Argentin, "responsable d'un centre d'éducation informelle", me fait la conversation. Je ne regrette pas le deplacement et je décide de remettre ça au lendemain, après avoir assisté à un second débat touchant au thème de l'union civico-militaire, particulièrement à celui en cours au Venezuela.


Conférence sur la Colombie dans le cadre du festival




Mercredi 10 août
Après m'être fait refouler de l'Université bolivarienne de Caracas, en tant que non délégué, je parviens tout de même à assister à une autre conférence, dans la même salle que la veille. Cette réunion traite du Plan Colombia, programme dirigé depuis les Etats-Unis destiné à éradiquer la production de coca, qui crée de graves dommages humanitaires en Colombie. Plus largement, sont évoqués les différents mouvements sociaux pour lutter contre ce type de politiques impérialistes. La soirée venue, je fais une autre rencontre. A l'extérieur du centre commercial, un terrain vague accueille un petit concert. Des marionnettes géantes en carton pate dansent sur la scène. Non loin de là, une série d'affiches pédagogiques présente les différentes missions sociales mises en route par le président Chavez. J'observe le tout avec attention lorsque une jeune étudiante en Arts visuels appartenant au front militant organisateur des festivités (Front Francisco de Miranda) m'offre une visite guidée gratuite. Un de ses collègues prend le relais et évoque les nombreux services médicaux, éducatifs et culturels gratuits mis en oeuvre, notamment dans les quartiers pauvres, grâce à une politique économique combative. Sa camarade reprend le flambeau et me propose en guise de conclusion d'assister à une réunion annexe au festival, le lendemain, ce que j'accepte avec plaisir espérant découvrir la réalité de cette effervescence sociale d'un peu plus près.


Explication de texte



Jeudi 11 août
Après avoir assisté à un débat sur le traitement des prisonniers palestiniens en Israël, je m'assois à l'extérieur de la salle et entame une discussion avec des étudiants californiens, colombiens et francais. Ces derniers viennent du 94, en région parisienne. Je les accompagne jusqu'à un concert auquel ils veulent assister puis les laisse peu de temps après, n'ayant pas oublié mon rendez-vous pris la veille. J'arrive dans une zone populaire du nord-ouest de Caracas, Catia, en metro. Un grand portail recouvert des portraits de libérateurs historiques (Bolivar, Miranda, Che Guevara) s'ouvre une fois que j'ai sonné. A l'interieur ça discute. Un jeune homme me fait descendre dans une salle en sous-sol. Les gens sont tous debouts. Impression de messe mêlée de harangues révolutionnaires scandées militairement. On annonce la venue d'un Français. Je salue l'assemblée et m'apprête à m'asseoir lorsque l'orateur me fait signe de venir jusqu'au micro. Face à quelques centaines de personnes, je tente de concentrer mes méninges agitées pour aligner une poignée de mots compréhensibles. Je les salue, les remercie pour leur accueil et leur dit "Bonjour" en français avant de les féliciter pour leur révolution bolivarienne. Je reçois un hourra mêlé d'applaudissements. Le coeur sur le point d'exploser je vais m'asseoir aux côtés d'autres jeunes délégués, équatoriens, colombiens, australiens, indonésiens... L'explication des différents tâches de l'organisation est intéressante, notamment l'explication de la manière dont le front a contribué à redonnner des papiers d'identité à une bonne partie de la population tout en promouvant l'education, la santé et la conscience politique. Trois femmes réalisent l'exposé, fait de nuances et estompant mes préoccupations quant à la radicalité du mouvement. La bataille me semble tout a fait légitime et menée avec des armes saines, dans ce pays rongé par la pauvreté. La conférence finie, la terrasse extérieure se transforme en piste de danse. J'entame quelques conversations et suis comblé de cadeaux, tee-shirts, livres, repas..

Caracas, suite et fin
Du vendredi au lundi soir, après deux semaines de découverte et de rencontres, vient le temps de la décompression. Vendredi est une journée calme passée entre un centre de connexion internet et un concert improvisé de musique angolaise dans les couloirs du centre commercial qui accueille le festival.

Samedi, je flâne du côté du musée des sciences, où j'observe des restes de crocodiles ancestraux, datant pour certains de plusieurs millions d'années. Je marche du côté du grand théâtre Carreño, dont les environs sont remplis de monde, celui-ci accueillant dans la soirée le président Hugo Chavez. Je profite d'une des nombreuses distributions de livres gratuites organisées par le ministère de l'Education pour agrandir mon stock de documents sur le contexte politique local, notamment sur le thème du socialisme. Je discute avec une sympathique Venezuelienne, future professeur de théâtre, dont la mère participe à l'un des nombreux programmes éducatifs pour adultes impulsés par le gouvernement. Rentré à l'hôtel j'assiste à l'interminable et enthousiaste discours de Chavez.

Dimanche, je passe une bonne partie de la journée à l'hôtel, assistant notamment au tribunal anti-imperialiste qui précède la cloture du festival mondial de la jeunesse. Le verdict prononcé par le tribunal symbolique composé de personnalités internationales, écrivains et militants des droits de l'Homme, est sans appel : condamnation des Etats-Unis et de Mr George W. Bush pour de nombreux délits allant à l'encontre des droits fondamentaux de l'être humain.

Lundi, jour de départ pour Buenos Aires, où j'arrive le mardi à 10h. Derniers achats, derniers préparatifs, plein de souvenirs et d'idées en tête à transmettre et à faire fructifier.



Buenos Aires
20 degrés de moins et beaucoup de chaleur dans le coeur de cette ville qui se dessine alors que je scrute, depuis la voiture conduite par mon oncle, l'horizon parsemé de grands immeubles et d'énormes panneaux publicitaires. L'impression de m'y être rendu hier. La septième rencontre avec cette ville. Une longue série de séjours familiaux. Le dernier, en 2003, le premier après la grave crise économique, avait duré deux mois et demi et avait été l'occasion de terminer un travail universitaire. Avec ma cousine amoureuse de l'Argentine et de son tango, nous avions visité la jolie région qui entoure Cordoba à quelques centaines de kilomètres de la capitale. Cette fois-ci deux raisons principales ont motivé ce voyage : une série de concerts célébrant le retour du grand guitariste Tomas Gubitsch, entouré de musiciens d'exceptions, et le mariage de ma tante. Malgré l'apparente subjectivité de mes propos (mon père étant l'un des artistes concernés), ici, l'écho des journaux nationaux vous convaincrait certainement de l'ampleur du premier événement dans le milieu de la culture locale.


Osvaldo Calo et Tomas Gubitsch

Après installation dans l'appartement de ma grand-mère, au sud de la ville et après dégustation de la meilleure cuisine au monde, départ pour le premier concert. Le soir est tombé sur l'illuminée et animée avenue Corrientes. Dans le hall du théàtre Alvear, amis de la famille, amis d'amis de la famille ou amis tout court me réservent un accueil reléguant dans l'oubli les quelques 20 degrés celcius qui me séparent de Caracas.
Les sons de tango, mêlés d'influences diverses, d'accords surprenants, récoltent leur lot d'applaudissements. Le guitariste qui occupe le centre de la scène, figure du rock national argentin avant ses 27 ans d'exil, apparaît ému par son retour. Avec son compère pianiste ils avaient quitté le pays dans la troupe du grand nom du tango qu'est Astor Piazzolla. Leur venue, avec un quintet franco-argentin (Sébastien Couranjou au violon, Eric Chalan à la contrebasse, Juanjo Mosalini au bandonéon et Osvaldo Caló au piano), est plus que réussie. En tant que témoin privilégié de l'événement musical, j'apprécie d'autant plus.
Le lendemain, toujours en famille, petite marche dans le centre, à proximité du Congrès où un taxi nous a déposés faute de pouvoir aller plus loin du fait d'une manifestation. Un groupe de retraités protestent contre le vol dont ils sont victimes.Vous vous imaginez subsister avec environ 350 euros par mois ? Non ? Parce que c'est à peu près ce que représentent les 350 pesos (si on les rapporte au pouvoir d'achat, car en réalité cela équivaut à 45 euros) mensuel de pension touchés par les anciens travailleurs.


Manifestation de pompistes en face du Congrès national


Jeudi 18 août
Je fais du lèche-vitrine devant les librairies du centre-ville, puis le soir tombé, retrouve mon grand ami argentin, Andrés, dans son quartier populaire de la Boca. Un ami du collège parti depuis quatre ans vers l'Espagne est également venu le visiter. Nous sortons tous les trois dans un petit bar aux canapés mous et confortables, du côté de San Telmo, quartier historique et très touristique de Buenos Aires, connu pour son marché aux puces et ses spectacles de tango. Une serveuse émêchée tente un karaoké mémorable.

Vendredi 19 août
Visite du musée d'histoire nationale suivie d'un concert à l'Alliance française, qui accueille le fameux quintet Gubitsch-Caló. Nous terminons dans un restaurant où je quitte la troupe pour retrouver mon ami Andres dans un bar de l'avenue Santa fe.

Samedi 20 août
Couché tard et levé tard. J'ai une envie de cinéma. Il fait déjà presque nuit. Direction le complexe de salles de l'Institut national cinématographique (INCAA, équivalent du CNC français). Proche de l'avenue Corrientes, en plein coeur de la ville, celui-ci propose des productions nationales pour des modiques sommes. Au coin de la rue je retrouve Andres, puis ma cousine. Nous allons voir "Cama adentro", film récent avec une actrice reconnue ici : Norma Aleandro. Cette dernière joue le rôle d'une chef d'entreprise dont les affaires ne marchent plus. Son équilibre confortable se brise peu à peu et notamment la relation qu'elle entretient avec sa bonne. Ma cousine semble s'être ennuyée, elle qui a l'habitude de films plus légers. Andres, qui partage ma sensibilité pour tout ce qui concerne les rapports humains et la réflexion sur le social, a beaucoup aimé la projection. Le film manque peut-être un peu de rythme, mais la situation est brillamment décrite et les personnages très parlants, représentatifs des clivages de classes argentins. L'histoire évoque en toile de fond la récente déchéance d'une partie de la petite bourgeoisie, suite à la grave crise économique de 2001.

Dimanche 21 août
Ce matin, réveillés de bonheur, nous partons en famille dans un mini-bus, accompagnés des musiciens du quintet de mon père. Une salle de concert les attend du côté de Rosario, ville natale du Che Guevara, à un peu plus de trois heures de route de la capitale. Voyager hors de Buenos Aires est agréable. Prise de recul, bol d'air, découverte des rives du Rìo Parana, long fleuve qui borde Rosario et qui se dirige vers le Paraguay. Nous logeons dans un bel hôtel, à cinq cent mètres du centre culturel où a lieu le spectacle. La musique est reposante, d'une grande qualité technique. Chaque écoute est nouvelle. J'entends des accords que je n'avais pas perçus. Par moment, dans les morceaux plus lents, je perds de mon attention pour m'envoler dans d'autres dimensions, de pensées, de rêves. La soirée se termine avec des grillades tendres et succulentes qui comblent jusqu'à plus faim nos estomacs.

Lundi 22 août
Retour à Buenos Aires, déjà. Après un déjeuner dans un fameux restaurant dédié à la culture du tango, nommé Chiquilin, je me laisse absorbé avec ma mère par les vitrines des magasins de l'avenue Corrientes. Je rentre seul à Barracas. Je passe le reste de la journée à écrire pour laisser des traces de mon passage dans ce monde lointain, dans l'espace et bientôt dans le temps.

Mardi 23 août
Il est 11h38. Je suis dans un cyber café du quartier de Florida. Peu avant j'ai récupéré ma carte de crédit bêtement oubliée samedi soir dans une banque. Coincé derrière la paroi vitrée du guichet duquel je sortais à peine, venant de m'apercevoir de l'oubli, j'avais vu ma carte se faire manger cruellement par la machine sans pitié. A présent, j'ai une journée devant moi, de laquelle j'aimerais faire quelque chose de constructif. Il n'en est rien. La pluie freine mes ardeurs mais pas toutes. Ma mère m'accompagne dans un magasin de vêtements où nous me refaisons une garde-robe, à quelques jours du mariage de ma tante. Nos chemins se séparent. Je rentre à la maison trempé jusqu´aux os. Je ne ressortirai pas.

Mercredi 24 août
Trois événements ponctuent cette journée. La venue de mon grand-oncle et une sortie au cinéma. Le frère de ma grand-mère fait partager à la famille, de son vivant et de visu, des moments de la riche histoire de sa vie de marin. 50 ans de navigation, 35 sur le Río Parana et le Rìo de la Plata, entre l'Argentine, le Brésil et le Paraguay, 15 sur toutes les mers du monde, avec des camarades français, russes, chinois, arabes... de nombreuses anecdotes et une leçon de vie.
Le deuxième événement est un film argentin, un peu plus tard dans l'après-midi : "Un buda" (Un bouddha). Histoire de descendants de disparus (sous la dictature de 1976-1983) cherchant leur chemin à travers la quête spirituelle.
Le troisième évenement, c'est la réalité vue sans intermédiaire. Une marche nocturne avec mon ami Andres, m'offre un panorama du coeur de Buenos Aires, de nuit et sans oeillères touristiques. Long trajet et longues discussions, de Florida en passant par la "Casa rosada" ("Maison rose", bâtiment de la Présidence), jusqu'à la Boca. Il est près de minuit. Nous croisons quelques enfants des rues. L'un d'entre eux assis devant la vitrine d'un magasin fermé, aspire avec ses narines le contenu d'un sachet de colle industrielle. Plus loin vers le quartier de san telmo, les danseurs de tango ont disparu pour laisser place à une poignée de gosses qui ouvrent la porte des restaurants en l'echange de pièces de monnaie. Sur notre route nous voyons aussi d'innombrables "cartoneros" (ramasseurs de carton) qui trient les poubelles pour revendre ce qui peut l'être.

Jeudi 25 août
De nouveau dans la peau d'un touriste ordinaire, je visite les riches collections d'art proposées par le Malba, lieu où sont exposés des oeuvres d'artistes latinoaméricains du XXème siècle. Le musée offre des travaux originaux et variés qui prennent leurs racines dans le détachement du calcage de la réalité, du naïf jusqu´au pur abstrait en passant par l'utilisation de l'électronique. Je marche ensuite jusqu'au Musée des Beaux Arts, qui propose des oeuvres multiples (Rembrandt, Rodin, Van Gogh, Renoir) allant de la fin du Moyen-âge à l'époque contemporaine.

Vendredi 26 août
Aujourd'hui se marie ma tante. La famille et les amis sont réunis dans une salle administrative. L'ambiance est chaleureuse, l'émotion est palpable. Les deux fonctionnaires s'adressent avec familiarité aux mariés, alignant quelques blagues et touches d'ironie. L'homme aux cheveux blancs qui prend la direction de la séance ajoute un soupçon de discours philosophique sur l'amour, le sentiment et la raison. Jamais, je n'ai vu une telle cérémonie, même dans les films.
Le soir la fête réunit les proches de la famille autour d'un repas gargantuesque, de morceaux de viande hallucinants, de verres de vin qui se remplissent et se vident a toute vitesse. Les habits sont repassés, les coiffures etudiées au millimètre de cheveu près pour certains. Le restaurant n'est pas très loin du Río de la Plata.


Le mariage civil




Samedi 27 août
Journée de lecture, en attendant le dernier concert de la série, le soir. Divers musiciens sont invités autour du guitariste. Les morceaux joués varient dans le style, du tango au jazz en passant par la musique électronique. J'aime certains passages mais pas tous.
Je quitte l'ambiance mondaine qui plane en fin de spectacle pour le quartier de la Boca ou m'attendent du haut de leur douzième étage, les Navarro (famille de mon pote argentin) qui fêtent en nombre l'anniversaire du père devant un karaoké télévisé. On m'offre des empanadas accompagnés de lentilles délicieusement préparées, avec des morceaux de chorizo, de la sauce tomate et autres ingrédients.

Dimanche
Repas chez ma tante et mon oncle. Je passe les détails. Je ne vais pas raconter toute ma vie de famille non plus...

Lundi 29 et mardi 30
Journées de départ. Les parents rentrent en France le mardi, achètent souvenirs et cadeaux.
Le même jour, après les au revoir, je visite les bureaux des services de développement social du ministère de l'Education. Une amie de la famille est chargée de coordonner des programmes de réinsertion par le travail de chômeurs, à travers l'aide a la creation de micro-entreprises. Alicia me presente l'un des dossiers en cours, qui consiste en l'aménagement d'un terrain pour l'élevage, dans le nord du pays, près d'une des principales villes de la région, Jujuy. Mon passage est rapide mais instructif.
Je suis un peu remué par tous ces départs, celui d'aujourd'hui et celui qui m'attend mardi prochain. Retour à la réalité, à l'incertitude de la vie quotidienne en construction d'un reporter amateur avec une formation universitaire pas vraiment orientée vers la productivité économique.
Je m'en vais me refugier dans une salle de cinéma, contempler les paysages verts des plaines et collines uruguayennes. Le film s'appelle "Voyage jusqu'à la mer". Une troupe de villageois qui ne connaît d'autre univers que celui de la campagne s'envole vers un nouvel horizon. Le voyage est parsemé d'anecdotes plus ou moins poétiques, philosophiques. Je ne rentre pas vraiment dedans. Quelques scènes me font rire, notamment l'une d'elle où la troupe s'extasie sur l'image inaccessible et irréelle d'une jolie blonde affichée sur un énorme panneau publicitaire posté au milieu de la route. Le dialogue et le jeu des acteurs vous en diraient plus que cette brève description..

Mercredi 31 aout
J'assiste à une conférence dans une école sur le journalisme d'investigation. L'orateur s'appelle Edouardo Anguita, auteur de plusieurs ouvrages et journaliste reconnu ici en Argentine. Plusieurs groupes d'élèves présentent leurs projets de travaux sur des thèmes de société variés. L'un des projets porte notamment sur la corruption dans le milieu du football, un autre sur l'utilisation abusive des fonds par des associations étudiantes. Cela me rafraîchit les idées pour des projets futurs. Le soir, j'assiste, assis a la table d'un restaurant, devant une pizza, un téléviseur et accompagné de mes amis Andres et Mathieu, à la victoire du club local de Boca Juniors face a une équipe colombienne, en finale d'une coupe continentale.
Le jeudi, pas d'événement marquant à signaler.

Vendredi 2 septembre
Journée dans la ville de La Plata. Nous partons le matin avec mon acolyte argentin. Le trajet vers la capitale administrative de la province de Buenos Aires dure un peu plus d'une heure. Avant de monter dans le bus qui nous emmène a bon port, nous passons par le quartier de Once. Près de la gare ferroviaire se trouve une salle de spectacles (Cromagnon) où a eu lieu une tragédie à la fin de l'année dernière, dans laquelle ont péri de nombreuses personnes. Nous observons les nombreux hommages et souvenirs laissés à proximité par les familles et les proches. Après ce moment de recueillement nous partons de la grande ville. Le bus nous dépose au centre de La Plata. Une grande place s'ouvre a nous, avec sa jolie cathédrale de briques saumon et de pierres beiges. De l'autre côté du grand espace public, le beau bâtiment colonial du conseil municipal.
Un groupe de lycéens nous indique la direction du centre, où nous allons satisfaire une faim de loup. Service à volonté : escalopes milanaises, empanadas, grillades, porc sauce aigre douce et j'en passe.
Nous continuons notre périple en direction du Musée d'histoire naturelle. Après avoir demandé une dizaine de fois notre chemin, nous voilà transportés à travers les ères et les espaces de notre univers. Trois heures défilent au milieu de l'incroyable et immense collection du musée. Quelques bifurcations dans les rues qui commencent a s'assombrir. Un lac, decoré d'une chute d'eau. Un groupe de jeunes navigue entre deux éclats de rire dans une barque. Retour vers le terminal d'autobus. Fin de l'excursion.


Cathédrale de La Plata



Samedi 3 septembre
Balade dans le centre, avenue Corrientes, à la recherche de quelques films argentins à emporter, dans un magasin spécialisé. Pour ceux qui connaissent, "Le fils d'Elias", "Buenos Aires vice versa", "Bar el chino" rentrent sous mon épaule et feront bientôt le voyage du retour dans mon sac-à-dos. Soirée autour d'un billard avec Andres et ses amis. Discussions, échanges, un verre à la main.

Dimanche 4 septembre
L'après-midi est belle dans les rues de San Telmo, quartier ou se déroule un fameux marché au puces très convoité par les touristes. "Pour toi c'est 10 pesos, pour le touriste c'est 15", confie à mon ami un commerçant ambulant qui lui vend une espèce de pieuvre métallique dont la fonction est de masser le crâne. Les objets artisanaux abondent dans toutes les rues qui entourent la place Dorrego, sur laquelle un couple exhibe quelques pas de tango pour combler les ardeurs stéréotypées du visiteur étranger.
Nous nous écartons du marché pour nous rendre jusqu'aux abords du Río, ou les docks ont été aménagés, modernisés, transformés en quartier d'affaires. Plus loin, un parc naturels, des grandes places accueillent les familles qui profitent des derniers instants de leur week-end, sur un fond de cumbia, musique populaire latino-américaine.
Le soir je bascule de l'autre côté de la ville pour dîner avec ma cousine, sur la place Serrano. Entourée de bars et surpeuplée d'étudiants en temps normal, celle-ci est très calme le dimanche.


Dimanche soir sur Puerto Madero... Andres (à droite) et moi-même



Lundi 5 septembre
Dégustation d'escalopes milanaises chez une amie de ma grand-mère. A peine mon assiette est-elle terminée qu'elle se remplit a nouveau. Quelqu'un peut-il m'expliquer ce tour de magie qui fait de moi un incroyable privilégié ? De tous les cadeaux que l'on me fait, le plus beau est de passer une soirée de plus avec les personnes que j'aime avant le départ. Dernier verre et ultimes méditations avec Andres, embrassades suivies de bonnes résolutions, de projets, d'échanges interplanétaires, de coopération universelle. "Tous les jeunes de cette planète devraient passer quelques mois à l'étranger avant de se lancer dans la vie active". Telle est ma conclusion.

Mardi 6 septembre
Me voilà en train d'écrire les lignes de démarcation entre l'avant et l'après, en espérant d'autres épisodes latino-américains.
  



PS --> Je tiens à adresser mes remerciements les plus forts à mes gronazes et à ma famille pour avoir financé en grande partie cette épopée touristique.   

Federico C.